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"Entre urgence vitale et suppléance sociétale" : Intervention de Bernard Seillier, président du CNLE (au colloque du SAMU social, le 04/05/09)

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[29 mai 2009]

Au terme de cette journée de colloque organisée par le SAMU SOCIAL sur le thème « L’urgence : une méthode pour sortir de la grande urgence », la démonstration est faite que, pour combattre la grande exclusion urbaine, l’urgence est une méthode efficace et universelle, par l’hébergement, la maraude, la régulation…

Je n’aurai pas la prétention de vous proposer une synthèse, car la richesse des exposés et leur diversité ne permettent pas de les condenser.

Je ne me hasarderai pas non plus à sortir totalement du cadre de la journée en évoquant tout le champ obsédant de la prévention par l’éducation de l’esprit et du cœur.

Je vous livrerai donc, sans prétention, quelques réflexions personnelles que me suggère l’audition des témoignages entendus.

Je propose de situer dans une perspective chronologique la méthode de l’intervention d’urgence en intitulant mon bref exposé « De l’urgence vitale à la suppléance sociétale ».

Je suggère en effet de distinguer trois stades dans l’histoire contemporaine de la lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale.

- Le premier serait caractérisé par une approche globale et structurante, bien symbolisée par la loi de 1998 d’orientation de la lutte contre les exclusions.

Je me rends compte aujourd’hui que je n’ai jamais pensé à te demander, Xavier, si tu comptais intégrer la problématique de l’urgence dans la loi pour la cohésion sociale dont tu as été l’inspirateur en 1995.

En tout cas, la loi de 1998 qui est l’héritière de ton initiative n’en fait aucune mention.

Cette loi d’orientation identifie une problématique structurelle de l’exclusion et développe une approche globale et préventive. Elle distingue l’accès aux droits en matière d’emploi, de logement et de soins et la prévention du surendettement, des expulsions et du saturnisme. Elle traite ainsi des moyens d’existence, de l’éducation et de la culture.

L’objectif est donc celui d’une réforme des structures économiques et sociales et de la législation générale. Le principe directeur est celui de l’accès de tous aux droits de tous. La loi pour le droit au logement opposable de 2007 relève de cette même philosophie, mais comporte aussi une inspiration pragmatique ciblée sur un droit spécifique accessible à ceux qui sont sans logement ou logés de manière indécente.

- J’appellerai donc le deuxième stade, déjà en gestation pendant la première phase, le stade instrumental. C’est le pragmatisme qui l’emporte. En attendant que les réformes de fond portent leurs fruits, on s’attache à agir concrètement et immédiatement, par la création d’outils et de législations spécifiques, pour venir en aide « hic et nunc » à ceux qui en ont besoin sans attendre la société idéale d’où la misère aurait été largement éradiquée.

La loi créant le RMI en 1988, celle sur la CMU en 1999 et celle sur le RSA en 2008 sont caractéristiques de cette phase de la lutte contre la pauvreté et l’exclusion.

- La création du SAMU SOCIAL peut être rattachée à cette phase par sa philosophie pragmatique de l’urgence. Mais la richesse de son contenu mérite un approfondissement de sa spécificité et me permettra de dégager la perspective d’une troisième phase que j’entrevois précisément à partir de l’urgence prise comme méthode.

En effet, ainsi que cela nous a été clairement exposé par les différentes interventions et après chacune d’elles fortement souligné par toi Xavier, l’originalité du SAMU SOCIAL est très forte, déjà dans son ambition d’être une procédure que j’oserais qualifier d’existentielle dans la mesure où elle consiste à opérer une « involution des codes de survie » et une « évolution vers les codes de la vie ».

Mais aussi par la précision de son protocole de progression : « aller vers, entrer en contact, évaluer, mettre à l’abri, dispenser les soins primaires, orienter ».

C’est une procédure précise, de parcours, de cheminement de l’urgence à la post-urgence, à l’exemple d’un protocole chirurgical.

C’est une méthode puissante, professionnelle, scientifique, efficace, dans les limites bien sûr de ses disponibilités budgétaires.

La convergence entre le 15 et le 115, appelée à se développer, ne pourra qu’accroître sa performance avec le développement simultané de l’expérience, de la formation et du professionnalisme des intervenants.
Cette puissance même va assurer son développement et en faire de plus en plus une pratique à vocation universelle et de référence dans la lutte contre la grande précarité.

Devant les situations de crises financière, économique et sociale de grande amplitude, aggravant évidemment les situations de pauvreté et d’exclusion, les gouvernants de tous les pays technologiquement développés et fortement urbanisés ne peuvent que recourir à l’efficacité de la méthode de l’urgence et tenter d’en étendre l’application au-delà des situations strictes d’urgence vitale, pour en faire une véritable méthode de « suppléance sociétale » et prouver ainsi leur détermination politique.

C’est le troisième stade que nous abordons à mon avis dans notre conjoncture historique actuelle et qui nécessitera une codification éthique et une protection législative de l’urgence sociale.

En matière d’urgence médicale en effet, l’objectivité scientifique du diagnostic médical constitue un régulateur incontestable. En revanche en matière sociale, et particulièrement en temps de crise de grande ampleur, la régulation de l’intervention d’urgence face à la détresse peut être plus délicate, et donner lieu aussi bien à des excès qu’à des carences.

Le recours systématique et extensif peut permettre de masquer des réformes structurelles différées. Mais provisoirement il peut pallier opportunément de graves dislocations des liens sociaux. En sens opposé, des restrictions au développement de l’urgence peuvent résulter d’arbitrages financiers défavorables appuyés sur une évaluation quantitative inappropriée.

C’est ce troisième stade de la lutte contre la pauvreté et l’exclusion qui apparait aujourd’hui avec la recherche de son organisation scientifique. Assez bien caractérisée par le courant représenté par Esther DUFLO et illustrée par son cours au Collège de France dans la chaire « savoirs contre pauvreté », et sa démarche « expériences, science et lutte contre la pauvreté » se voulant méthodologiquement rigoureuse et s’appuyant sur une évaluation systématique et quantitative des résultats. Cette démarche vient d’être introduite dès maintenant dans le secteur de l’insertion par l’activité économique, avec un indicateur de taux de sortie dans l’emploi, comme facteur de régulation des subventions de l’Etat aux entreprises d’insertion. La méthodologie de l’urgence sociale ne peut qu’offrir potentiellement un deuxième terrain d’appplication de cette volonté d’organiser scientifiquement la lutte contre la grande précarité, en raison même de la rigueur d’organisation qui la caractérise dans un contexte de restrictions budgétaires.

Il faut donc veiller à ce que la méthode ne devienne pas une fin en soi par le recours à des indicateurs de résultat strictement inappropriés à l’évaluation de l’exclusion et de la grande précarité. Car ainsi que cela a été dit et redit aujourd’hui, spécialement par toi Xavier, l’urgence n’est pas une fin en soi, ce n’est qu’une méthode.

Cette méthode consiste à entrer dans l’intimité de la personne pour la réconcilier existentiellement avec le groupe, avec la collectivité. C’est pourquoi le principe d’évaluation des résultats, irrécusable pour le perfectionnement de la mise en œuvre des moyens deviendrait imposture s’il prétendait régir et réguler le recours à l’urgence au moment où son fort développement est prévisible et nécessaire pour des raisons humanitaires.

C’est ce contexte qui apparaît aujourd’hui comme probable en raison même de la nature de l’intervention de l’urgence, fondamentalement humaine, collective et prolongée dans la durée auprès des personnes en grande précarité. Je propose de qualifier par l’expression de suppléance sociétale cette extension de la méthode au traitement collectif de la grande précarité.
Dans un état social fragile économiquement, socialement, culturellement et moralement, toute organisation de la relation interpersonnelle, de haute densité humaine et tant soit peu durable est fondamentalement réconfortante et restauratrice de la personne et potentiellement même de groupes humains. Elle offre en effet, bien que très provisoirement une qualité de vie précieuse, parfois même supérieure à celle qui prévaut dans certains milieux de vie considérés comme préservés de la pauvreté. Telle est la caractéristique des interventions du Samu social avec des équipes qui deviennent le seul appui amical et quasiment familial des personnes secourues.

J’ai observé un phénomène analogue dans les entreprises d’insertion où le climat relationnel est souvent beaucoup plus chaleureux que dans des entreprises hautement performantes mais soumises à une concurrence mercantile très dure.

C’est dire que, non pas la méthode seule, mais la méthode indissociable de la qualité humaine et du professionnalisme bienveillant des équipes, cette totalité que forme la mise en œuvre de l’urgence constitue un véritable et authentique temps social de substitution, au moins provisoirement, une sorte de microcosme sociétal susceptible de provoquer progressivement l’involution des codes de survie et le développement des codes de vie, chez ceux qui sont secourus.
Si jamais l’état de « dissociété » venait à caractériser l’état permanent des pays technologiquement développés et urbanisés, la méthode de l’urgence serait vraisemblablement appréciée intrinsèquement comme forme précaire mais précieuse de suppléance d’un tissu social déchiré, puisqu’elle a le mérite d’offrir un protocole opératoire de construction de la relation interpersonnelle, quand précisément les relations existentielles courantes sont détruites.

Autrement dit la méthode de l’urgence sociale inventée pour le secours aux personnes isolées pourrait être spontanément sollicitée pour une extension de son champ de validité à la pathologie collective, et apporter ainsi une assistance en urgence aux sociétés disloquées. La procédure codifiée et reconnue par tous pour reconstruire des relations, peut devenir collectivement bénéfique quand la misère, la grande précarité, la dissolution majoritaire des familles et les graves carences éducatives ont ruiné les codes élémentaires de la vie digne et que les liens sociaux ne peuvent plus protéger contre la barbarie et la disparition du sens de la vie. Cette perspective doit évidemment donner lieu à une réflexion plus approfondie, mais n’est pas à mon avis un fantasme à un moment historique où la confiance dans les procédures se substitue massivement et progressivement aux réalités substantielles. C’est vrai pour la démocratie comme en bien d’autres domaines.

Ainsi, la qualité et l’efficacité même de l’urgence en matière sociale pour sortir de la grande urgence et de la grande exclusion, ne peuvent que susciter un essor important de la méthode. J’ai esquissé deux pistes caractéristiques de ce nouveau stade de la lutte contre la pauvreté et l’exclusion. La première reviendrait à utiliser la méthode de manière ambigüe vers une forme de régulation de la pauvreté dans les sociétés urbanisées, c’est la voie du durcissement quantitatif et scientifique.

La deuxième consisterait à s’appuyer sur la valeur humaine du contenu de la méthode comme substitut sociétal de force majeure, une sorte de soins palliatifs pour sociétés moribondes. Mais de même que le secteur de l’insertion par l’activité économique ne peut constituer une économie parallèle de remplacement, l’urgence sociale en tant que méthode, ne peut offrir une voie alternative à une nécessaire « réhumanisation » globale de notre état social.

Après successivement les risques naturels et les risques technologiques, les risques de désintégration sociale ont déjà suscité les premières ripostes. En matière sociale le risque de la grande exclusion a fort heureusement reçu la réponse du Samu social. Honneur à ses concepteurs, à ses pionniers et à ses continuateurs.

Aujourd’hui l’extension de la dimension collective du phénomène réclame une nouvelle réflexion, pour qu’au minimum ne soit pas dénaturée et pervertie les conditions du succès de l’urgence comme méthode éprouvée pour sortir de la grande urgence ceux qui sont tombés dans un état d’urgence vitale.

C’est pourquoi de même qu’en 1966 une loi est venue fixer et organiser la démarche des Services d’Aide Médicale Urgente et des Services Mobiles d’Urgence et de Réanimation, il n’est pas impossible que le temps soit venu de préparer l’action législative pour les SAMU Sociaux, les équipes mobiles d’aide et les services d’hébergement d’urgence.

Je dois avouer d’ailleurs qu’à l’occasion de la loi sur le droit au logement opposable, en 2007, nous n’avons pas su comment traiter l’hébergement, puisqu’il n’était pas question d’affirmer un droit à l’hébergement, alors même que nous savions que dans le parcours résidentiel, il pouvait y avoir un passage inévitable par un accueil spécifique qui ne pouvait pas offrir les caractères du logement courant.

La solution de ce problème n’existe qu’en lien avec l’urgence, qui seule légitime le concept d’hébergement, sans concession pour autant à son exigence de qualité, dans une perspective analogique aux lits médicaux spécialisés vers lesquels sont dirigées les personnes recueillies par les SAMU.

Je rends hommage à mon amie Brigitte BOUT qui lors de la dernière loi de Mobilisation pour Le Logement et la Lutte contre l’Exclusion a réussi à introduire ce début de reconnaissance du tandem indispensable formé entre les places d’hébergement et le service mobile de recueil qui va au devant de la personne en danger. Ce n’est qu’un début car l’article 73 reste ambigu ainsi que cela a été dit par monsieur COLRAT de l’association REGIS.

On n’imagine pas des lits de réanimation occupés par des personnes relevant du long séjour. Ce doit être la même chose avec les places d’hébergement affectées à l’urgence sociale qui peut en outre se cumuler avec une urgence médicale. Mais l’œuvre législative est à poursuivre.

C’est pourquoi ma conclusion pour cette journée si riche et passionnante sera donc de souhaiter une loi précisant l’organisation de l’urgence sociale, et ses règles éthiques propres face aux menaces soit d’un contingentement résultant d’évaluations d’impact discutables, soit de dénaturation par une extension massive non rigoureuse.

Il va de soi qu’en tout état de cause, notre mobilisation commune reste finalisée par la justice recherchée inlassablement en utilisant simultanément toutes les ressources des trois voies de la lutte contre la pauvreté et l’exclusion : la voie globale de réforme des structures, la voie instrumentale d’outils juridiques et financiers appropriés et la voie procédurale des diverses formes d’accompagnement. En chacune d’elles, la finalité du service et non pas le culte de la méthode est le fil conducteur comme il le fut tout au long de cette journée.